Série DLT & Repo
Partie 2 / 7
État des lieux : volumes, plateformes et réalité du marché
Fin 2025, le marché du repo sur DLT est quasi-intégralement constitué de deux plateformes isolées. Ce que les chiffres révèlent — et ce qu'ils cachent.
Sommaire
Ce que couvre cette partie
Cette deuxième partie de la série DLT & Repo dresse un état des lieux factuel et chiffré du marché à fin 2025. Elle s'appuie sur le rapport de l'ICMA "DLT and repo, Part I" publié en juin 2026, complété par des recherches personnelles indépendantes.
01
Les chiffres bruts (2017–2025)
Vue d'ensemble des 34 tests et transactions publiés, des volumes cumulés et du contexte de marché conventionnel.
02
Broadridge DLR : le leader en volume
Modèle, architecture technique, croissance des volumes et interopérabilité de la plateforme la plus ancienne.
03
JP Morgan Kinexys : le pionnier on-chain
Évolution depuis Onyx, fonctionnement du JPM Coin, volumes publiés et dernières évolutions stratégiques.
04
La limite fondamentale : des jardins clos
Analyse structurelle de l'absence d'interopérabilité et de ce que représente réellement l'adoption actuelle.
05
Hors DLR et Kinexys : le reste du marché
Bilan des 23 tests expérimentaux, de l'accélération de 2024 et du ralentissement de 2025.
Section 1
Les chiffres bruts (2017–2025)
Entre octobre 2017 et décembre 2025, l'ICMA a recensé 34 tests et transactions publiés impliquant la DLT dans le marché du repo. Sur ces 34 initiatives, seulement 11 peuvent être qualifiées de potentiellement commerciales — les autres étant des preuves de concept, des pilotes ou des simulations sans flux réels. Ce chiffre, modeste sur huit ans, illustre à lui seul la lenteur de la maturation technologique dans ce segment pourtant central de la liquidité interbancaire.
Le volume cumulé de l'ensemble de ces initiatives, hors Broadridge DLR et JP Morgan Kinexys, s'élève à environ 300 millions de dollars — un montant qui confirme leur nature essentiellement expérimentale. À titre de comparaison, BrokerTec, une seule plateforme de repo conventionnel parmi d'autres, traite à elle seule plus de 386 milliards de dollars par jour. L'écart d'échelle est saisissant et doit guider toute lecture des annonces du secteur.
34
Tests publiés
dont 11 potentiellement commerciaux (oct. 2017 – déc. 2025)
~300M$
Volume cumulé expérimental
Hors DLR et Kinexys — essentiellement des tests sans flux réels
~385Mds$
Volume DLR/jour
Broadridge DLR à fin décembre 2025
386Mds$
BrokerTec seul
Volume quotidien d'une plateforme repo conventionnelle — le point de référence du marché
La conclusion s'impose : le "marché DLT repo" fin 2025 est quasi-intégralement constitué de deux plateformes fonctionnant en vase clos, sans interopérabilité entre elles ni avec le marché ouvert. Additionner leurs volumes, comme l'indique l'ICMA elle-même, revient à "additionner des pommes et des oranges".
Section 2
Broadridge DLR : le leader en volume
Lancée en octobre 2017, la plateforme Distributed Ledger Repo (DLR) de Broadridge est la plus ancienne infrastructure DLT active dans le segment repo. Elle a débuté comme un simple books and records — un registre distribué passif servant à enregistrer les transactions sans modifier les flux de règlement existants. Ce positionnement prudent lui a permis de s'intégrer sans friction dans les processus opérationnels des grandes banques.
L'évolution architecturale majeure intervient fin 2024 : le DTC (Depository Trust Company) commence à tokeniser des US Treasuries directement sur le ledger. Le cash continue d'être payé hors chaîne via Bank of New York Mellon, tandis qu'un smart contract synchronise le transfert des tokens collatéral et le paiement cash, réalisant ainsi un quasi-règlement atomique sans exiger que le cash soit lui-même on-chain.
Architecture technique
  • Ledger passif à l'origine (books & records)
  • Depuis fin 2024 : US Treasuries tokenisés par le DTC
  • Cash off-chain via BNY Mellon
  • Smart contract de synchronisation collatéral/cash
Modèle commercial
  • Principalement overnight (pas uniquement intra-day)
  • Sert les affiliés de groupes bancaires (broker-dealer + filiale)
  • Exécution OTC initialement, puis ouverture à BrokerTec Quote, GLMX et Tradeweb
  • Croissance tirée en 2025 par le Sponsored Repo US (Commerzbank, HSBC, Natixis, SocGen, UBS)
Sur le plan de l'interopérabilité, deux jalons sont à noter : en mai 2024, DLR a ouvert un accès à Kinexys (JPM Coin) pour offrir une option de cash on-chain aux participants qui le souhaitent. En avril 2025, une démonstration d'interopérabilité avec Fnality a été réalisée, permettant un règlement en monnaie banque centrale synthétique — une première symboliquement importante pour la crédibilité réglementaire de la plateforme.
Broadridge DLR
Croissance des volumes DLR (2021–2025)
La trajectoire de croissance de Broadridge DLR sur quatre ans est l'une des courbes les plus remarquables de la finance distribuée. En juin 2021, la plateforme annonçait 31 milliards de dollars par jour. Fin décembre 2025, ce chiffre atteignait 384 milliards — soit une multiplication par plus de douze en quatre ans et demi. Cette progression illustre ce que peut produire une architecture prudente, construite sur des flux réels plutôt que sur des démonstrations isolées.
L'accélération de 2025 est en grande partie attribuable à l'adoption du Sponsored Repo américain par les grandes banques européennes. Commerzbank, HSBC, Natixis, Société Générale et UBS ont rejoint la plateforme, cherchant à optimiser la gestion de leur collatéral en USD dans un contexte de contraintes bilantaires croissantes. Cette dynamique confère à DLR un profil de croissance qui tranche nettement avec les initiatives restées au stade expérimental.
Section 3
JP Morgan Kinexys : le pionnier on-chain
Lancée en 2019 sous le nom d'Onyx et rebaptisée Kinexys en novembre 2024, la plateforme de JP Morgan repose sur une philosophie radicalement différente de DLR : ici, le cash lui-même est tokenisé on-chain. Le JPM Coin est une représentation digitale d'un dépôt auprès de JP Morgan Chase, classé par l'EBA européenne comme un EMT (electronic money token) assimilable à un stablecoin — une qualification contestée par JP Morgan, qui considère cet instrument comme une simple représentation comptable interne.
La blockchain sous-jacente est Quorum, un fork Enterprise d'Ethereum opéré en réseau privé et permissionné. Le règlement est atomique et entièrement on-chain : le cash et le collatéral transitent sur le même ledger, éliminant le risque de règlement bilatéral inhérent aux systèmes classiques. Le collatéral tokenisé est géré par un tri-party agent interne à JP Morgan, ce qui permet une optimisation en temps réel sans dépendance à un CCP externe.
Architecture
  • Blockchain Quorum (fork Enterprise Ethereum)
  • JPM Coin = dépôt tokenisé on-chain
  • Règlement atomique cash + collatéral
  • Tri-party agent interne
Objectif initial
  • Réduire l'exposition intra-day non sécurisée entre clients corporate
  • Transferts inter-affiliés JP Morgan
  • Market-making 24/7, multi-timezone
Évolutions récentes
  • Nov. 2024 : ajout de l'euro
  • Jan. 2025 : premiers repos USD + EUR avec Banco Santander
  • Avr. 2025 : ajout du GBP et collatéral actions
  • Août 2025 : JV avec HQLA-X via routeurs Ownera
La joint-venture avec HQLA-X, annoncée en août 2025 et opérationnelle dès le premier mois avec un turnover de 5 milliards de dollars, représente le signal le plus fort d'une ouverture progressive vers l'interopérabilité. Le volume a ensuite atteint environ 1 milliard de dollars par jour, confirmant la viabilité opérationnelle d'une connexion entre deux architectures DLT distinctes via des routeurs Ownera.
JP Morgan Kinexys
Volumes cumulés Kinexys (2022–2026)
La montée en régime de Kinexys se lit avant tout à travers ses jalons cumulés. De 500 milliards de dollars cumulés fin 2022 à plus de 3 000 milliards annoncés en mai 2026, la plateforme a multiplié son encours par six en trois ans et demi. Le volume quotidien, qui était d'environ 2 milliards en avril 2025, est estimé à 3,7 milliards par jour sur la base du cumul total depuis juillet 2023 — un rythme de croissance soutenu mais qui reste deux ordres de grandeur en dessous du marché repo conventionnel.
Il convient de souligner que les volumes Kinexys correspondent en grande partie à des transferts intra-groupe ou inter-affiliés de JP Morgan Chase. L'ouverture à Banco Santander en janvier 2025, puis les premiers échanges cross-border avec des contreparties externes, marquent une évolution qualitative plus significative que les seuls chiffres de volume. Le franchissement du cap des 1 200 transactions publiées en octobre 2024 donne également une indication de la fréquence opérationnelle réelle de la plateforme.
Section 4
La limite fondamentale : des jardins clos
Malgré leurs trajectoires de volume impressionnantes, Broadridge DLR et JP Morgan Kinexys partagent une même faiblesse structurelle que l'ICMA souligne explicitement : ce ne sont pas des marchés concurrentiels ouverts. DLR sert avant tout les clients déjà connectés à ses services, souvent au sein d'un même groupe bancaire (broker-dealer et filiale). Kinexys est, par construction, limité aux clients de JP Morgan Chase — ou aux contreparties ayant accepté d'ouvrir un compte de dépôt tokenisé auprès de la banque.
L'absence d'interopérabilité entre les deux plateformes est le nœud du problème. Un participant connecté à DLR ne peut pas traiter directement avec un participant Kinexys sans infrastructure tierce. Il n'existe pas de protocole commun, pas de norme de tokenisation partagée, pas de couche de règlement commune. Dans ce contexte, additionner les volumes des deux plateformes pour produire un chiffre de "marché DLT repo" est, selon les termes mêmes de l'ICMA, une erreur méthodologique — cela revient à additionner des pommes et des oranges.
Broadridge DLR
Sert uniquement les clients déjà connectés à ses services. Les transactions sont majoritairement intra-groupe (broker-dealer + filiale bancaire du même conglomérat). L'ouverture à des ECNs comme BrokerTec ou Tradeweb atténue partiellement cette limite sans la résoudre.
JP Morgan Kinexys
Limité aux clients de JP Morgan Chase et aux contreparties acceptant de détenir un dépôt tokenisé (JPM Coin). L'ouverture à Santander et la JV HQLA-X sont des signaux positifs, mais le périmètre reste étroit comparé à l'univers des participants repo.
Absence d'interopérabilité
Aucune connexion directe entre les deux plateformes. Aucun protocole commun avec le marché ouvert. Chaque plateforme est un écosystème fermé dont la liquidité ne circule pas vers l'extérieur — ce qui est l'opposé exact de ce que la DLT promet à terme.
Cette réalité ne doit pas occulter ce qui a été accompli : démontrer qu'une infrastructure DLT peut fonctionner à l'échelle de centaines de milliards de dollars par jour, de manière stable et opérationnelle, est un résultat non trivial. Mais il serait inexact de conclure que le marché du repo dans son ensemble a adopté la DLT. La prochaine étape — l'interopérabilité ouverte — reste entière.
Section 5
Hors DLR et Kinexys : le reste du marché
En excluant les deux plateformes dominantes, le tableau est celui d'un marché encore largement expérimental. L'ICMA recense 23 tests expérimentaux (preuves de concept, pilotes, simulations) et 11 transactions potentiellement commerciales — dont la majorité consistaient à détourner temporairement du business réel vers une infrastructure DLT pour en tester la viabilité, sans intention d'un déploiement pérenne.
Un seul test véritablement significatif
Les essais de la Banque Centrale Européenne se distinguent nettement de l'ensemble : 64 participants, plus de 200 transactions, 1,59 milliard d'euros de volume. Ce programme, unique par son ampleur et la diversité de ses participants, constitue la référence pour évaluer la faisabilité d'une adoption multi-acteurs à l'échelle européenne.
Géographie : un marché domestique
La quasi-totalité des tests ont été réalisés dans un cadre domestique, impliquant des contreparties relevant de la même juridiction. Seulement 2 transactions cross-border ont été publiées sur l'ensemble de la période — un chiffre qui illustre la complexité réglementaire et opérationnelle des transactions transfrontalières sur DLT.
1
2017–2023
Phase exploratoire : preuves de concept, pilotes isolés, volume cumulé ~300 M$ hors DLR/Kinexys.
2
2024
Accélération : 15 tests et transactions publiés. La densité d'initiatives atteint son pic historique.
3
2025
Ralentissement : seulement 6 publications. Le marché entre dans une phase de sélection et de consolidation.
L'accélération de 2024 — avec 15 initiatives publiées — puis le net ralentissement de 2025 (6 seulement) suggèrent que le marché traverse une phase de sélection naturelle : les projets sans modèle économique clair ou sans ancrage réglementaire solide s'éteignent, tandis que quelques initiatives structurantes se consolident. Ce mouvement est cohérent avec la dynamique observée dans d'autres domaines de l'innovation financière, où l'enthousiasme initial cède la place à une phase d'industrialisation plus lente mais plus durable.
Ce qu'il faut retenir
Cette deuxième partie pose le cadre factuel indispensable à toute analyse sérieuse de la DLT dans le repo. Les volumes existent, ils sont réels — mais leur interprétation exige rigueur et contextualisation. Voici les cinq enseignements clés à garder en tête avant d'aborder les modèles techniques dans la prochaine partie.
1
Deux plateformes dominent tout
Broadridge DLR (~384 Mds$/j) et JP Morgan Kinexys (~3,7 Mds$/j) représentent la quasi-totalité du volume DLT repo fin 2025. Le reste du marché cumule ~300 M$ sur huit ans.
2
Ce ne sont pas des marchés ouverts
Les deux plateformes fonctionnent en vase clos, sans interopérabilité entre elles ni avec le marché conventionnel. Leurs volumes ne sont pas additionnables au sens économique du terme.
3
Le contexte conventionnel relativise tout
BrokerTec seule traite plus de 386 Mds$/jour. Le marché repo global tourne à plusieurs trillions de dollars. La DLT en représente une fraction marginale, même avec DLR inclus.
4
L'interopérabilité est le défi central
Les premières connexions (DLR–Kinexys, Kinexys–HQLA-X, DLR–Fnality) sont des signaux prometteurs. Mais aucune architecture d'interopérabilité ouverte et standardisée n'existe à ce stade.
5
2025 marque une inflexion
Le ralentissement des tests expérimentaux en 2025 n'est pas nécessairement un signe négatif : il reflète une maturation — moins de POC, davantage de déploiements opérationnels pérennes.

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